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CROÎS AU PRINTEMPS: LAURENT SEROUSSI, FAISEUR D’I-M-AGES DEPUIS PLUS DE 20 ANS

Enquête et interview par Meremptah. Ce billet est aussi publié sur www.2yeuxet1plume.com, et a été rédigé entre le 29 mai et le 16 juin 2020

Alors qu’il vient de réaliser pour -M- le clip du titre caritatif – et lumineux – Croîs au Printemps, Laurent Seroussi a accepté de consacrer une part de son temps précieux, rogné par mille projets, pour répondre à quelques unes de nos questions.

Ses réponses guident en partie le présent article, conçu pour éclairer cet homme discret et mettre cette dernière collaboration en perspective avec quelques autres, plus anciennes et non moins mythiques pour qui suit depuis longtemps la carrière du chanteur à la lettre Majuscule.

Difficile de définir le style de Laurent Seroussi, artiste visuel complet, à la fois metteur en scène, plasticien, photographe, graphiste et réalisateur. D’autant que de son propre aveu, il s’est « toujours évertué à ne pas avoir de patte », pour ne pas être attaché à une démarche plus qu’à une autre. Mais à la découverte de ses oeuvres, certaines lorgnant vers l’enfance, d’autres plus sombres et personnelles (comme sa future exposition sur La condition humaine, ou sa série « Insectes »), un qualificatif s’impose, commun à Matthieu Chedid, comme un pont entre eux deux : la créativité.

Au sens de l’idée, d’abord, de l’inventivité. De l’oeuvre issue du concept, qu’il « suffit » ensuite de matérialiser, dans une étape longue, parfois fastidieuse, tant les inspirations de Laurent l’entraînent souvent dans des projets de haute technicité, où le défi consiste à rendre faisable ce qui, de prime abord, pourrait paraître irréalisable.

Des pensées toujours inventives, fréquemment oniriques, souvent spontanées, qu’il consigne sous forme de croquis dans des épais et larges carnets, qu’il accumule (celles du clip Croîs au Printemps ayant pris place dans son 41ème et actuel recueil d’idées).


Image extraite de l’entretien à distance que Laurent Seroussi a eu la gentillesse de nous accorder.

RENCONTRE ET PREMIÈRE COLLABORATION AVEC -M-

Laurent Seroussi fait la rencontre de Matthieu Chedid au cours de l’année 1999.
« Céline B., la mère de Billie, m’a appelé à l’époque où Matthieu s’apprêtait à sortir son deuxième album : il cherchait quelqu’un pour en réaliser le visuel, et avait flashé sur la pochette de Fantaisie militaire que j’avais réalisée pour Alain Bashung ». Le coup de coeur est mutuel, évident. Les deux hommes s’entendent tout de suite très bien, deviennent amis, d’autant plus facilement qu’ils perçoivent chacun chez l’autre une force de travail et d’inventivité qui fait écho. « Matthieu a une intensité musicale imparable, un capital humain et une folie créative qui font sa richesse », glisse Laurent.


Laurent, Matthieu et Céline en 2001 (extrait des carnets de Laurent Seroussi)

Le photographe travaille dès lors à réaliser la pochette (ainsi que le livret) de l’album Je dis aime. Il s’inspire du travail d’artistes américains qui, dans les années 1970, exploraient les rivages du trompe l’oeil et de l’anamorphose inscrite dans le réel (démarche que reprendra, en France, l’artiste Georges Rousse dans les années 1980). L’idée : faire exister Matthieu visuellement. Le public n’en connaissait que le personnage, -M-, au travers du dessin de Cyril Houplain, déposé sur le carrelage de la pochette du Baptême. Ou par le biais du clip de Machistador, dans lequel Matthieu s’était éclipsé derrière son exubérant personnage.

La pochette de Je dis aime imaginée par Laurent Seroussi se distingue, bien sûr, par son -M- géant, tracé au scotch orange dans le grenier familial du premier Labo M, par une folle anamorphose qui nécessita près de 4 jours d’installation. Laurent nous invite chez Matthieu, donc. Surtout, il nous donne à le connaitre, par un subtil jeu de piste, disséminant ça et là des objets qui racontent non pas le personnage, mais l’homme, subtilement placé au loin, au centre de la composition.

« Je voulais réaliser un portrait chinois de Matthieu, à travers des objets disséminés qui le racontent, le présentent, en le plaçant discrètement au milieu d’eux ».


Étapes du relookage du grenier « Je dis aime » (extrait des carnets de Laurent Seroussi)

Il me semble significatif que Matthieu émerge de la Lettre (et donc de la créature) sans se confondre avec elle. Seule la guitare est noyée dans le -M-, comme pour marquer subtilement la dimension purement scénique et musicale d’un personnage s’évanouissant dès les enceintes éteintes. Laurent et Matthieu déposent là quelques photographies intimes, ici des t-shirts tout juste repassés, plus loin une collection de VHS, là-bas un verre de jus d’orange. Et c’est une histoire qui nous est contée. Celle d’un jeune homme curieux, déjà amateur d’objets improbables et poétiques, un soupçon bordélique, bien dans ses pantoufles, toujours connecté à son enfant intérieur, pour lequel « musique » et « quotidien » se confondent.


Pochette de l’album Je dis Aime, mise en scène par Laurent Seroussi

D’ONDE SENSUELLE À LA BONNE ÉTOILE

Quelques mois plus tard, il réalise le clip d’Onde sensuelle. Matthieu est un artiste prometteur dont la maison de disque d’alors, Virgin (Delabel), perçoit tout le potentiel. Le tournage en est rendu plus complexe, et laisse à Laurent un souvenir mitigé, les représentants de la Major voulant s’assurer de la direction prise par le réalisateur.

« Lorsque je créé, je suis en prise directe entre mes idées et leur faisabilité technique, dans l’instant : devoir expliquer le processus créatif au moment où il se met en mouvement stérilise une part de ma créativité, et j’éprouvais sur ce tournage – peut-être à tort – le sentiment de devoir expliquer, ce qui m’a en partie coupé de ma part organique ».


M par Laurent (extrait des carnets de Laurent Seroussi)

Les années passent, et les deux hommes ne se quittent guère de vue. Laurent réalise la pochette du live Le Tour de -M- (2002), les photographies et le visuel de l’album Qui de nous deux (2003), et embarque immédiatement sur la tournée En tête à tête qu’il capture afin de concevoir et réaliser le livret accompagnant la sortie du CD live éponyme, en 2005.

Il décide de renouveler le concept de la pochette du Tour de -M-, réalisée à l’Olympia, dans un cadre autrement plus vaste (et plus haut), celui du Palais omnisports de Paris Berçy, l’occasion d’une séance photographique mémorable, que les plus curieux d’entre nous auront découvert via une captation vidéo, nichée en bonus du deuxième disque d’En tête à tête (version CD).

En grattant sous la surface de vieux supports, et avec la complicité de « l’archiviste » JLH, j’ai pu réaliser une (courte) vidéo dans laquelle j’ai réuni, pour ceux qui ne les connaîtraient pas, les deux captations de ces pochettes mythiques, avec Laurent au travail.

En 2005 toujours, Laurent Seroussi réalise le clip de La Bonne étoile. Un film onirique et poétique, dans lequel -M- devient, pour la première fois, un personnage à part entière, c’est-à-dire dissocié de sa matrice. Incarné par Vincent Lindon que Matthieu avait rencontré quelques mois plus tôt, à l’été 2004, et qui avait déclaré, enthousiaste, « j’aime beaucoup ton univers, n’hésite pas à m’appeler si tu as besoin d’un comédien pour l’un de tes clips », -M- se fait sauveur d’étoiles-ampoules égarées, qu’un instant de pur altruisme plonge à son tour dans l’inconscience, avant d’être secouru par deux drôles d’ambulancier, que campent Mathieu Boogaerts (inspirateur du texte) et Jerôme Goldet (co-compositeur du titre).

Pour donner vie au conte fantasmagorique qu’il imagine, Laurent Seroussi fait le choix de moyens simples : au tournage numérique moderne (caméras ultra-haute vitesse, débauche d’effets spéciaux), il préfère le stop motion, technique alors peu utilisée (si ce n’est par les studios Aardman, mais bien avant que la scène pop américaine ne s’en empare), qui ne nécessite rien d’autre qu’un appareil photo, un décor, et beaucoup de rigueur. Faisant écho aux deux flipbooks qui accompagnaient le coffret deluxe de l’album Qui de nous deux, cette méthode facilitait aussi l’incrustation et l’animation des étoiles-à-filaments, hors d’autres possibles retouches. Ce choix était enfin dicté par des considérations formelles, en prise directe avec le propos voulu :

« Quand tu racontes une histoire, les moyens que tu utilises contribuent fortement à définir l’esthétique de l’univers que tu déploies, et racontent déjà quelque chose : le stop motion propulse immédiatement dans l’anormal, bouscule les repères, et permet d’évoquer par exemple l’idée d’un monde parallèle, dans lequel -M-, le personnage, évoluerait ».

Un procédé novateur dans l’univers des clips musicaux, donc, qui suscite sur le plateau l’enthousiasme d’un Vincent Lindon fasciné par l’expérience.

Comparativement à d’autres (Grand petit con excepté, peut-être), le propos de ce clip foisonnant, tout droit sorti de l’imaginaire de Laurent, est clair : il y développe un univers débordant de poésie, d’inventivité, convoquant des références presque inconscientes (le Petit Prince, Tim Burton, etc.), pour interroger l’essence d’un personnage finalement jusqu’alors peu exploré.

C’est ici le désir de faire la topographie de -M-, d’en déplier l’épopée, qui guide le geste créatif.

« Je me suis attaché à définir et expliquer une part du personnage de -M- dans nos collaborations ».

Non à l’inventer, mais à le densifier, par petites touches, pour bâtir en arrière plan du M capillaire et des costumes un univers fictif et poétique qui se tienne, contribuant à dissocier Matthieu de son alteré-gominé.

CROÎS AU PRINTEMPS : L’ÉVIDENCE DU MOMENT

En 2009, Matthieu Chedid s’apprête à publier son 4ème album studio, Mister Mystère. Laurent réalise une série de photographies, interrogeant la réalité et la multiplicité de Matthieu / -M-, prototypes d’un livret qui se fera finalement sans lui (ses clichés de travail sont consultables sur son site internet).

L’hypothèse la plus probable à cette mise en parenthèse de leur collaboration est que Matthieu entre alors dans une nouvelle phase humaine et créative. Comme Picasso eu sa période bleue, puis sa période rose, Matthieu eu sa période fantasmagorique – la « période M » – puis bascula, à l’aube des années 2010, dans une saison nouvelle, celle de l’être. Sans totalement remiser son personnage, Matthieu s’affirme, s’exprime, s’explore. Son cheminement intérieur déborde et rénove sa musique, marquant une renaissance artistique symbolisée par les teintes monochromes de ce nouvel opus, comme une toile que l’on tend, prête à (re)peindre.

Matthieu a besoin d’une extension visuelle de son univers plus brute, plus frontale, plus dépouillée aussi. Yann Orhan, qui cherche à percer sous des dehors réalistes une part de la vérité poétique de ceux qu’il capture, sera le graphiste et photographe de cette aspiration nouvelle.


Photographie de travail de Laurent Seroussi pour l’album Mister Mystère

Quinze années ont passé, donc, entre la dernière collaboration officielle de Matthieu et Laurent, et la période plus qu’étrange de confinement généralisé dont nous émergeons tout juste – ressourçante pour certains, angoissante voire terrible pour d’autres, un peu de tout cela sans doute pour beaucoup.

Dans ce cadre contraint, les élans créatifs et synchrones de Laurent et Matthieu se font écho.

« Dès le début du confinement, plusieurs idées me sont venues, pour tirer un parti artistique de cette situation : j’en ai proposé une à Zazie, et une autre à Matthieu, celle d’un clip participatif dans lequel apparaîtraient sur des smartphones des personnes confinées, qui ne se connaissent pas. Matthieu m’apprend qu’il vient de terminer de composer une chanson inédite au profit du Secours Populaire. C’était l’occasion évidente de faire se rencontrer ces deux inspirations simultanées ».

Cette nouvelle collaboration scellée, Laurent se lance dans sa réalisation concrète. Si l’idée est simple à formuler, sa matérialisation exige esprit pratique, rigueur et organisation. D’abord, imaginer les « missions » qui seront confiées aux membres de la communauté de Matthieu qui voudront bien s’en emparer. Avec, comme motif, la variété des apparitions :

« Comme dans la plupart des mes créations audiovisuelles, j’étais à la recherche du foisonnement : j’ai assez peur du vide. Je crois important de permettre à l’esprit de celui qui regarde un clip de ne pas s’ennuyer, d’être accroché en permanence ».

Plus de 30 missions sont donc définies, puis envoyées aux figurants volontaires, en fonctions de leurs possibilités matérielles.

Laurent a eu la gentillesse de nous transmettre l’intégralité des explications qu’il a précisées et mises en dessin pour chacun des rôles qu’il a imaginés : nous en avons réalisé un diaporama complet.

De son propre aveu, Laurent Seroussi a passé « 80% du temps de travail nécessaire pour matérialiser ce clip à remplir des tableaux excel et à en préparer minutieusement le tournage ».

Comme le dévoile le making-of du clip de Croîs au Printemps, les manipulations ne s’imposent qu’à la toute fin du projet, facilitées par un travail d’anticipation titanesque.

L’aventure est si chronophage (conception des missions, envoi des mails personnalisés, réception tri et traitement des 1.300 vidéos reçues, montage de l’ensemble, mise sur pied du dispositif final, etc.) qu’il en oublie d’envoyer à Matthieu les courts enregistrements qu’il a sélectionnés pour figurer dans le clip, si bien que ce dernier découvrira l’ensemble entièrement finalisé.

« J’ai disposé, sur ce projet, d’une liberté artistique absolue ».

D’un point de vue technique, le tournage est conçu comme un faux plan séquence. Pour garantir la fluidité de l’ensemble, Laurent couple sa caméra à un dispositif lui permettant de pré-programmer des positions de caméra à l’avance. Seulement, ne pouvant enregistrer que 6 positions différentes à la fois, il lui faut faire autant de prises différentes, et imaginer des raccords si subtils qu’ils en deviennent invisible, donnant l’illusion parfaite d’un tournage effectué d’une passe.

Outre cette programmation des divers travellings et panoramiques à effectuer, Laurent prépare chacun des 7 smartphones servant de supports aux courtes vidéos reçues (chaque smartphone apparaissant plusieurs fois dans le clip). C’est là qu’Excel – et la rigueur – entrent en jeu : il prépare 7 films différents – un par terminal – en alternant les enregistrements sélectionnés et des noirs plus ou moins longs, très précisément minutés pour que le ballet des téléphones permette la synchronicité parfaite des apparitions / disparitions des images dans les différents écrans, et la fluidité du récit. Une solution simple d’apparence, loin de tout procédé technologique complexe de commande à distance, qui donne au clip, par les légères « imperfections » qui l’émaillent, sa patine artisanale et authentique, comme pour mieux porter le message positif et spontané du titre qu’il accompagne.

Mais c’est dans la sélection des enregistrements reçus, plus que dans la mise au point technique du clip, que Laurent a éprouvé le plus de difficultés. Pour une raison qui n’étonnera pas les très nombreux membres du groupe Facebook officiel -M- & Noûs, repaire de bienveillance et d’inventivité.

« Matthieu a un noyau dur de personnes qui le suivent et qui, comme lui, ont soif de créativité : j’ai reçu des vidéos d’une qualité rare, très inventives, comparées à celles de communautés d’autres artistes ».

A la différence de La bonne étoile, le clip de Croîs au Printemps n’est donc pas pleinement l’oeuvre de Laurent Seroussi, de son propre et bel aveu :

« Si j’ai défini l’architecture d’ensemble, tout n’est pas sorti de mon esprit : celles et ceux qui m’ont envoyé des vidéos ont souvent trouvé seuls des solutions à des problèmes techniques que je n’avais pas anticipé, et beaucoup ont apporté un surplus de créativité, dépassant le cadre donné, ce qui donne à ce film une fraîcheur authentique ».

« DEMAIN S’ANIME D’AUTRES SECRETS »

Les projets immédiats de Laurent Seroussi, artiste complet, sont nombreux. Depuis son laboratoire lot-et-garonnais, il prépare une exposition de toiles sur le thème de « La Condition humaine », envisage la poursuite la série « Insectes » qu’il avait exposée au Palais royal de Bruxelles, construit l’artworking d’une future intégrale de vinyles pour Zazie, retravaille la charte visuelle d’une grande marque de cosmétiques, et imagine avec la collaboration d’un grand nez des bougies olfactives… et visuellement déroutantes.

Quant à une nouvelle collaboration avec Matthieu Chedid, elle est imprévisible mais fort probable, du seul fait de leur amitié jamais démentie. Si l’un des fantasmes qu’il m’arrive de nourrir, avec quelques autres, venait à animer Matthieu – à savoir la création d’un album total, qui fonderait la -M-ythologie de son personnage et l’inscrirait dans un univers distinctif à même de lui conférer une existence propre, une indépendance -, il est fort probable que Laurent fourmille d’idées pour lui donner une extension visuelle, dans la droite ligne des propositions qu’ils ont pu, ensemble, esquisser.
 
 

3 commentaires

  1. Photo du profil de LillyLilly dit :

    Encore du bon boulot de notre reporter insider, phare à ondes éclairantes !
    J’adore le travail de Seroussi, je le suis depuis longtemps, j’ai même eu la chance de le croiser aux Rencontres d’Arles la même année que l’expo MMM, sur cette super expo « Total Records » Des pochettes d’albums vraiment arty ! En plus d’être génialissime il est super sympa !
    J’avais participé au clip de Zazie pendant le confinement et il m’a gentiment annoncé en avant première qu’il allait travailler avec M… mais que c’était secret défense !!!

  2. Photo du profil de ViviVivi dit :

    Merci Yann pour ce superbe article , cette analyse pleine de finesse et si bien ciselée ! C’est passionnant !

  3. Photo du profil de No  haiNe,  MNo haiNe, M dit :

    Merci pour cet article tres instructif sur la creation des clips et des pochettes d’album.

    Je trouve ca tout de meme fou de faire une pause dans un concert pour prendre une photo qui fera la couverture de l’album Le Tour de -M- (si je ne me trompe pas). C’est une idee geniale!

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